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Dimanche, 6 mai, 2012

BEACH HOUSE Bloom

En matière de rêves, les méthodes d’interprétation sont nombreuses, et, de Freud à Jung, elles ont passionné les scientifiques depuis le XIXe siècle. En ce qui concerne la dream-pop, les spécialistes sont, quant à eux, tiraillés. Si les racines du mouvement sont à aller chercher du côté des scènes indie et shoegaze de la fin du XXe siècle, beaucoup s’accordent aujourd’hui sur le fait que les Américains de Beach House en sont actuellement les meilleurs représentants. Originaire de Baltimore, la ville disséquée à travers la cultissime série américaine The Wire, le duo composé d’Alex Scally et Victoria Legrand (nièce du compositeur français), qui avait divisé la critique avec Teen Dream (certains criant alors au génie, d’autres à l’ennui), sort son quatrième album.

Composé en partie sur la route ces deux dernières années et concrétisé chez eux à Baltimore, Bloom est de nouveau  produit par Chris Coady, que l’on avait déjà aperçu aux côtés de Yeah Yeah Yeahs et de Blonde Redhead. Alors que Teen Dream avait parfois tendance à tourner autour du pot, on entre ici directement dans le vif du sujet. Myth, le premier extrait, nous emmène d’emblée dans les méandres de l’inconscient, plongée dans les eaux profondes d’une mélancolie crépusculaire, outrepassant tout palier de décompression. Fort heureusement, son refrain offre une grande bouffée d’oxygène, tandis qu’au loin la reverb d’une guitare shoegaze se dessine.

Sur The Hours, un des sommets de l’album, cette même guitare s’affirme, offrant une épaisseur nouvelle et des perpectives passionnantes. Avant de décoller sur le splendide Wishes, baignade au clair d’une lune cold-wave, ou sur le fascinant et non moins inquiétant Wild. Moteur créatif propice au rêve, la mélancolie est bien sûr omniprésente chez Beach House. Les nappes oniriques et ouatées des claviers de Victoria Legrand y contribuent largement (Troublemaker), tout comme les variations de timbres proposées par la chanteuse à la voix androgyne. Le songe est baigné de lumière sur On The Sea, la reverb de guitare en guise de reminiscence, et il se fait apaisant sur Other People, plus pop qu’à l’accoutumée. Odyssée shoegaze finale, inondée d’une pluie de charley, Irene n’explose jamais véritablement, mais maintient une tension constante et une progression permanente, qui soutiennent la voix limpide de Victoria.

Bien plus agités que sur Teen Dream, les rêves de Victoria et Alex se muent parfois même ici en cauchemar, victimes de leurs inconscients voyageurs. Le virage shoegaze (entrevu prédemment sur 10 Mile Stereo) pris par le groupe densifie considérablement une dream-pop déjà profonde et exigeante. Beach House nous offre une pop rêveuse et mélancolique plus inspirée que jamais, et très certainement leur meilleur album à ce jour. Bloom est un voyage empreint de sensibilité, de spleen et de beauté, qui sera à n’en pas douter un des grands disques de cette année. Après The Wire, Baltimore continue de faire rêver, sans qu’aucun spécialiste ne sache réellement expliquer pourquoi.

Cédric B

9/10

Sortie le 14/05/12 (Bella Union)

Myth by Beach House on Grooveshark

The Hours by Beach House on Grooveshark

posted by Cedric at 9:40  

Dimanche, 22 avril, 2012

SEBASTIEN TELLIER My God Is Blue

Où se cache l’incroyable vérité? Sera-t-elle confondue par le biais de la politique, de la sexualité ou par l’intervention d’une divinité bleue? La quête mystique entreprise par Sébastien Tellier se poursuit avec My God Is Blue, son quatrième album studio, sans compter les indispensables Sessions et exercices de styles sous forme de bandes originales. Le divin barbu n’est jamais en reste lorsqu’il s’agit de trouver des idées aussi géniales que saugrenues, et à ce titre, Sexuality, enregistré aux côtés de Guy-Manuel de Homem-Christo de Daft Punk, constituait un sommet gainsbourien. Cette fois, c’est avec Mr Flash (Ed Banger) que le Parisien a travaillé, et l’on était impatient de découvrir le fruit de cette collaboration.

L’intriguant Pépito Bleu annonçait déjà il y a quelques semaines la couleur. Bleue. À mi-chemin entre un générique de dessin animé eighties et une musique de film de Vangelis, louvoyant entre faribole et fulgurance, cette introduction nous conviait à la célébration, guidés par les incantations du gourou Tellier. Invitant au rêve et à l’évasion spirituelle sur l’onirique Magical Hurricane, sa voix chaude et profonde convertirait le premier athée venu sur l’electro-futuriste My Poseidon.

Tellier récite ses psaumes easy-listening (Mayday) et remet l’amour, sans la violence, au cœur du débat, tout en grandiloquence (Russian Attractions). Il exorte la pureté (My God Is Blue), où un piano délicat précède un refrain voyageur. Symbole de paix, le bleu cyan de Sedulous est une offrande faite aux dieux. Au cœur de la nuit, il implore les vertues de l’electro, sur le miraculeux The Colour of Your Mind et sur l’electro-funk et non moins blasphématoire Cochon Ville, dont la basse ronde et sexy invite à la luxure. Si quelques doutent s’étaient installés quant aux réels desseins du gourou, Yes, It’s Possible vient clôre la cérémonie, un orgue fou laissant la place à une guitare sauvage, transformant pour l’occasion la célébration en grande fête païenne.

Génie provocateur, fumiste inspiré, il est difficile de définir Sébastien Tellier. Héritier de Gainsbourg et Christophe, ses orchestrations soignées ne se promènent jamais loin de l’univers des musiques de films, sa sincérité artistique transcende le charlatanisme de façade. «C’est n’importe quoi, mais c’est beau». Extraite de Against The Law, cette phrase de l’artiste lui-même peut aider à saisir sa démarche. Si son Dieu est bleu, le blues, lui, n’est présent qu’en filigrane, car la mélancolie n’y opère jamais seule. Et quelles qu’en soient les conséquences, on suivra ce gourou dans chacun de ses actes et chacune de ses décisions au sein de l’alliance bleue.

Cédric B

8,5/10

Sortie le 23/04/12 (Record Makers)

Sébastien Tellier – Cochon Ville (Official Music Video – Uncensored Version) from Record Makers on Vimeo.

posted by Cedric at 9:59  

Lundi, 2 avril, 2012

FANFARLO Rooms Filled With Light

Une fanfare peut en cacher une autre. Dans le sillon de la fanfare céleste Arcade Fire, beaucoup de groupes s’étaient engouffrés, à leurs risques et périls. Reservoir, le premier essai de Fanfarlo, rappelait, par ses envolées et le jeu des voix, d’une certaine manière le travail des Canadiens. Bien que Fanfarlo, dont le nom s’inspire d’une nouvelle de Baudelaire, soit en réalité moins une fanfare qu’un quintette en provenance de Londres, emmené par le Suédois Simon Balthazar.

Rooms Filled With Light marque le retour d’un groupe ayant bénéficié d’un beau succès d’estime à la sortie du premier album, et dans le même temps d’une ombre tutélaire pouvant s’avérer destructrice. Pourtant, ce deuxième opus se révèle captivant dès Replicate, en ouverture, rythmé par le violon et la voix de Simon Balthazar, tour à tour inquiète et rassurante. Les réussites y sont légion, à l’image de l’enlevé et joyeux Deconstruction, soutenu par la voix de Cathy Lucas, ou du sophistiqué Tightrope, au refrain irrésistible.

Feathers organise la rencontre entre Arcade Fire et Architecture in Helsinki à Honolulu, alors que les cuivres accompagnent le minimal et complexe Lenslife. On retrouve ces mêmes cuivres dorés sur Tunguska, sommet de l’album, placé en apesanteur par un duo de voix et travaillé à la scie musicale. Rare parenthèse instrumentale, Everything Turns se paie une excursion dans les contrées mélancoliques du Japon de Joe Hisaishi.

Les orchestrations subtiles, épurées et d’une richesse hallucinante de Rooms Filled With Light écartent définitivement l’hypothèse de groupe suiveur au sujet de Fanfarlo. Car le groupe de Simon Balthazar nous gratifie ici d’un disque beaucoup plus élaboré et abouti que son prédecesseur, que l’on n’a pas fini d’explorer et qui constitue incontestablement un temps fort de ce début d’année musicale, par ailleurs assez calme.

Cédric B

8,5/10

Sorti le 27/02/12 (Warner)

Tightrope by Fanfarlo on Grooveshark

Tunguska by Fanfarlo on Grooveshark

posted by Cedric at 9:57  

Mercredi, 14 mars, 2012

CHAIRLIFT Something

On aurait pu croire qu’ils n’étaient qu’un groupe à la mode en pleine période de masturbation brooklynesque. On aurait pu croire qu’ils n’étaient qu’une sensation du moment, juste bonne à habiller une bande-son de publicité pour Apple (Bruises). On aurait pu croire qu’ils n’étaient que des hipsters de plus à dézinguer gratuitement, telles les victimes de Jake Gyllenhaal dans le clip de The Shoes. Mais il n’est rien. Avec Something, leur second album, Chairlift installe durablement son écosystème dans la sphère indie, dans nos disques durs et sur nos platines.

Ce nouvel album voit d’abord le groupe délaisser quelque peu le trip new-age, point commun qu’ils partagaient avec leurs voisins de Yeasayer. Loin d’être désagréable, cela donnait alors des pépites telles que Planet Health, ou ici l’électro-tribal Wrong Opinion. De trio, le groupe est devenu duo. Amputé du guitariste Aaron Pfenning, le groupe est toujours emmené par Patrick Wimberly et par la chanteuse Caroline Polacheck.

La voix de cette dernière marque plus que jamais les esprits. Capable de naviguer entre des aigus planants et des sonorités plus graves, elle propose un panel assez ahurissant d’atmosphères, au service d’une inventivité mélodique permanente. Insaisissable sur Sidewalk Safari, où elle nous prend par la main pour nous emmener sur les terres exotiques du groupe, elle s’envole littéralement sur Ghost Tonight. Chairlift séduit lorsqu’il ralentit le rythme, sur le touchant Cool As A Fire, et excelle lorsqu’il rend des hommages aux années 80, sur Take It Out On Me et ses acrobaties vocales ou sur l’indispensable single Amanaemonesia.

Offrant un mille-feuille sonore au parfum synth-pop, Chairlift propose un univers varié extrêmement attachant, où il fait bon se promener et s’attarder. Something, magnifié par la voix kaléidoscopique de Caroline Polacheck, produit par Dan Carey (Franz Ferdinand, Hot Chip) et Alan Moulder (Depeche Mode) sur deux titres, confirme tout le bien que l’on pensait du groupe depuis un Does You Inspire You plus que prometteur. Believe the hype!

Cédric Botzung

8/10

Paru le 23/01/12 (Young Turks/Columbia)

posted by Cedric at 10:49  

Dimanche, 26 février, 2012

TINDERSTICKS The Something Rain

Les barytons ont le vent en poupe en ce début d’année. Retour en grâce de Leonard Cohen, un Mark Lanegan très bonne forme, et revoilà Stuart Staples et sa bande. Les Tindersticks, apparus sur la scène indé au début des années 90, n’ont jamais fait de vagues ni porté de couleurs trop flashy, dessinant néanmoins quelques belles pièces taillées dans la soie. Après de récents travaux, fruits d’une fidèle collaboration, pour des films de la réalisatrice française Claire Denis, le groupe britannique, désormais installé à Berlin, sort un nouvel album, The Something Rain.

Débutant sur une longue plage pleine de poésie, sous forme de spoken-word (Chocolate), et s’achevant sur un morceau instrumental, hommage aux absents (Goodbye Joe), ce neuvième album explore de nouvelles pistes. Le groove lent de Show Me Everything voit s’entremêler la voix suave au falsetto chevrotant de Stuart Staples et celle d’un chœur soul féminin, le même qui vient réchauffer le spleen du somptueux This Fire Of Autumn, soutenu par les cordes et le vibraphone. Une beauté vénéneuse que l’on retrouve sur Medecine, au sujet duquel, tout comme pour A Night To Still, l’on serait tenté de parler de dream-pop si les Tindersticks n’affichaient pas deux décennies d’activité au compteur. Plus loin, l’atmosphère ethio-jazz de Slippin’ Shoes éclaire une mélancolie classieuse, étoffe rare façonnée par ces artisans, tandis que la basse de Frozen la réchauffe. Ici et là, les cuivres bataillent pour se faire une place au soleil.

Avouons-le, malgré une solide réputation, l’univers des Tindersticks ne m’avait que rarement parlé jusqu’alors. On pourrait porter ce changement au crédit des années qui passent, toujours est-il que The Something Rain, enregistré dans un studio au cœur de la campagne française, est une réussite. Car sans pour autant déroger à l’élégance naturelle de la maison, la troupe à Stuart Staples a confectionné un disque précieux et raffiné, accompagnant son velours anglais de quelques pièces colorées du meilleur effet.

Cédric B

8/10

Paru le 20/02/12 (City Slang/PIAS)

posted by Cedric at 10:53  
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