En matière de rêves, les méthodes d’interprétation sont nombreuses, et, de Freud à Jung, elles ont passionné les scientifiques depuis le XIXe siècle. En ce qui concerne la dream-pop, les spécialistes sont, quant à eux, tiraillés. Si les racines du mouvement sont à aller chercher du côté des scènes indie et shoegaze de la fin du XXe siècle, beaucoup s’accordent aujourd’hui sur le fait que les Américains de Beach House en sont actuellement les meilleurs représentants. Originaire de Baltimore, la ville disséquée à travers la cultissime série américaine The Wire, le duo composé d’Alex Scally et Victoria Legrand (nièce du compositeur français), qui avait divisé la critique avec Teen Dream (certains criant alors au génie, d’autres à l’ennui), sort son quatrième album.
Composé en partie sur la route ces deux dernières années et concrétisé chez eux à Baltimore, Bloom est de nouveau produit par Chris Coady, que l’on avait déjà aperçu aux côtés de Yeah Yeah Yeahs et de Blonde Redhead. Alors que Teen Dream avait parfois tendance à tourner autour du pot, on entre ici directement dans le vif du sujet. Myth, le premier extrait, nous emmène d’emblée dans les méandres de l’inconscient, plongée dans les eaux profondes d’une mélancolie crépusculaire, outrepassant tout palier de décompression. Fort heureusement, son refrain offre une grande bouffée d’oxygène, tandis qu’au loin la reverb d’une guitare shoegaze se dessine.
Sur The Hours, un des sommets de l’album, cette même guitare s’affirme, offrant une épaisseur nouvelle et des perpectives passionnantes. Avant de décoller sur le splendide Wishes, baignade au clair d’une lune cold-wave, ou sur le fascinant et non moins inquiétant Wild. Moteur créatif propice au rêve, la mélancolie est bien sûr omniprésente chez Beach House. Les nappes oniriques et ouatées des claviers de Victoria Legrand y contribuent largement (Troublemaker), tout comme les variations de timbres proposées par la chanteuse à la voix androgyne. Le songe est baigné de lumière sur On The Sea, la reverb de guitare en guise de reminiscence, et il se fait apaisant sur Other People, plus pop qu’à l’accoutumée. Odyssée shoegaze finale, inondée d’une pluie de charley, Irene n’explose jamais véritablement, mais maintient une tension constante et une progression permanente, qui soutiennent la voix limpide de Victoria.
Bien plus agités que sur Teen Dream, les rêves de Victoria et Alex se muent parfois même ici en cauchemar, victimes de leurs inconscients voyageurs. Le virage shoegaze (entrevu prédemment sur 10 Mile Stereo) pris par le groupe densifie considérablement une dream-pop déjà profonde et exigeante. Beach House nous offre une pop rêveuse et mélancolique plus inspirée que jamais, et très certainement leur meilleur album à ce jour. Bloom est un voyage empreint de sensibilité, de spleen et de beauté, qui sera à n’en pas douter un des grands disques de cette année. Après The Wire, Baltimore continue de faire rêver, sans qu’aucun spécialiste ne sache réellement expliquer pourquoi.
Cédric B
9/10
Sortie le 14/05/12 (Bella Union)













